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Publié par Aline

...le titre aurait tout aussi bien être "Pourquoi les filles évitent de prendre le bus de nuit seules à Paris"? Ou "Pourquoi on ne croise pas les regards à Paris?"...ou surtout: "Pourquoi il faut intervenir en cas d'agression, même en cas de doute".

Hier soir, je rentrais d'une soirée super détendue. La soirée, et moi même, étions super détendues. Il était 2h-2h30 du mat, j'avais raté le dernier métro, et je me suis donc rabattue sur un des premiers bus de nuit. Pas bondé, j'avais même une place assise, miracle! C'est un bus dont je savais qu'il allait dans la bonne direction, et en regardant la liste des arrêts en haut en face de moi avec insistance pour bien vérifier qu'en fait, il s'arrêtait bien à 20 m de ma porte, je me suis rendue compte que le mec juste en-dessous - la cinquantaine-suicidaire, blanc aux cheveux noirs filasse, grosses lunettes noires, manteau long kaki avec des sortes de galons et une broche d'avion - me regardait étrangement. J'ai donc baissé les yeux vers mon sac et ai sorti mon bouquin.

Clair de femme, de Roman Gary. Je suis à fond dans Romain Gary, en ce moment. Faut dire que son regard sur les femmes est vraiment intéressant, et entre La Promesse de d'aube, Au-delà de cette limite, votre ticket n'est plus valable, et La Vie devant soi, il nous offre diverses facettes de son rapport à la gent féminine... et il me paraît plutôt respectueux des femmes, ou en tous cas avoir une fascination pour "nous". Après, je ne me suis pas renseignée sur sa vie personnelle...

Donc j'étais dans le bus, je venais de sortir mon livre pour le lire, mais aussi pour éviter le regard d'un homme bizarre. Mes expériences précédentes font que je n'essaie même plus de savoir si c'est moi qui suis parano, je prends juste pour acquis que n'importe quel mec dans Paris, quel que soit son âge et son style, peut être un connard relou, voire dangereux.

Comme ce mec (blanc, la cinquantaine, grand et svelte, jean-chemise à manches courtes rouges) qui s'est mis à me gueuler dessus dans la rue à République, au milieu de la foule, il y a quelques années, alors que j'étais en train d'avoir une conversation au téléphone en marchant: il me criait des trucs qui laissaient penser aux passant qu'on était des connaissances qui s'engueulaient, son regard planté dans le mien, son visage et ses poings à quelques centimètres de moi. Tétanisée, j'ai réussi à murmurer "Au secours"...et une fille m'a attrapée par l'épaule, m'a détachée de ce regard, et m'a emmenée plus loin. Et le mec s'est barré. Comme cet autre mec (blanc, la soixantaine gluante, en micro short de sport des années 80) qui se masturbait à côté de moi, sur un strapontin dans un métro bondé (ligne 9 direction Auteuil, on était dans le 16e), et qui est sorti en me souriant après que j'aie crié je ne sais plus quoi et que tout le monde m'ait regardée comme si j'étais cinglée. Ou encore le hipster dégueulasse qui se masturbait devant la station de métro Vaugirard, comme ça, debout sur le trottoir, à une heure du mat un samedi soir. Bref.

N'importe quelle fille ayant habité à Paris a vécu un truc comme ça au moins une fois, que ce soit bien pire ou bien moins pire- mais tout de même. Et quelle que soit sa tenue de sortie. C'est-à-dire que là, ce n'est pas de la drague de rue, genre "coup de foudre dans le métro un matin en allant en cours/au boulot", et c'est parti pour une longue et belle histoire d'amour bien romantique... Non non non. Là, c'est direct dégueulasse, gluant, sale.

Donc, dans mon bus, hier, je me plonge avec délices dans mon livre, dans un passage où le protagoniste essaie de convaincre une femme que leur histoire peut donner quelque chose de beau, même s'ils sont tous les deux en train de sortir d'histoires d'amour qui ont connu une fin violente (accident d'un côté, cancer de l'autre). Le ton est léger par moments, et là, c'en est un. Le bus s'arrête, quelqu'un s'asseoit à la place en-dessous de la mienne (je suis au-dessus de la roue, un peu en hauteur), je lève les yeux, j'ai un petit sourire aux lèvres, je croise le regard du mec, qui a un style marrant (la quarantaine, black, un béret noir posé de travers sur la tête, une boucle d'oreille marrante) et je replonge dans mon livre.

Et là, il commence à critiquer le mec bizarre d'en face, à voix basse. Mais ça vous énerve pas, vous, ces mecs qui égrènent des prières en triturant leurs chapelets? Je rejette un oeil sur le gars en face, il n'égrène rien et n'a pas de chapelet. Je hausse les épaules et replonge dans mon livre: eh merde, un taré. Ne plus le regarder, vive la lecture. Youhou. Merci moi d'avoir pris un livre. Et il continue sa litanie. Je baille. Et comme je suis bien élevée, je mets la main devant la bouche. Oh non, ne fais pas ce geste-là, tu m'allumes. Bon, ne pas répondre. Ce mec est vraiment taré. Tu m'allumes sérieusement, là. "Non, je ne vous allume pas, je ne faisais que bailler." Si, tu m'allumes, parce que je t'excite. Je t'excite violemment. Tu as envie que...

Là, j'ai pété un câble. Je me suis dit qu'il fallait que quelqu'un intervienne, parce qu'il allait aller loin dans sa connerie, que ses paroles m'agressaient vraiment, et en même temps, vu qu'il parlait tout bas, personne n'entendait - il devait pas parler si bas non plus, parce que je suis quand même à moitié sourde et je l'entendais. Je me suis rappelée d'une collègue qui s'étais mise à hurler sur un mec qui lui avait dit "Mmmmh, ça bouge" quand elle est passée deavnt lui dans la rue à Montreuil, pour bien lui foutre la honte, au mec. Et il avait fini par se taire. Mais en même temps, c'est une meuf que t'as pas envie de chercher. Là, j'étais en hauteur, je me suis sentie en confiance, je me suis dit qu'il fallait vraiment que quelqu'un intervienne. J'ai aussi pensé à cette scène dans un bus en Turquie où une femme crie sur un "frotteur" (un étudiant tout ce qu'il y a des plus "normal") et où tout le bus (enfin, seulement les femmes) finit par l'insulter, voire à lui filer des baffes - et elles ne le défigurent pas non plus. Et j'ai la voix qui porte.

"MAIS TA GUEULE, ARRETE DE ME DIRE DES TRUCS DEGUEULASSES, ESPECE DE TARE!!"

Tout le monde m'a regardée. Déjà, l'attention était gagnée. Parce qu'il est possible que quand on gueule, tout le monde fasse semblant de ne pas avoir entendu. Le mec s'est mis à dire que c'était moi qui l'allumais. MAIS JE T'ALLUME PAS, JE SUIS EN TRAIN DE LIRE UN BOUQUIN, LACHE-MOI!! Et, aux gens qui regardent la scène: VOUS POUVEZ PAS INTERVENIR, LUI DIRE D'ARRETER, A CE GROS PERVERS??? Je crois que j'ai dû renouveler ma demande d'intervention une ou deux fois avant que deux mecs de plus ou moins mon âge, et plus ou moins aux mêmes caractéristiques que moi (des bobos, disons-le!) commencent à intervenir, en lui disant de me laisser tranquille, de se taire. La scène a duré quelques instants, avec quelques échanges, les mecs s'adressant à moi en me disant de déposer une plainte, qu'il y avait des caméras de toutes façons, et en signifiant au dégueu que ses propos ne les intéressaient pas du tout. Le dégueu est parti dans un délire, disant qu'il était victime de racisme, et que c'était pas juste qu'on me dise pas à moi de me taire, que jamais il laisserait sa fille crier sur quelqu'un comme ça, sans raison... ni moi, ni les mecs ne relevions ses conneries, jusqu'à ce que le mec se lève, devienne franchement menaçant, Vous allez voir ce qu'on appelle un casseur!, en sortant un tendeur/sandow sans les crochets de sa poche arrière et en se tournant en direction des mecs. Là, mes défenseurs ont interpelé le chauffeur, en disant que ça dérapait vraiment. Le chauffeur a demandé ce qu'il se passait - c'est fou que la RATP laisse des gens sourds et aveugles conduire leurs bus.

En même temps, je me disais que les chauffeurs de bus de nuit, ils devaient en voir des vertes et des pas mûres, et qu'ils étaient pas superman non plus. Donc je ne comptais de toutes façons pas sur lui pour intervenir, et je voyais difficilement comment ça pouvait s'arrêter. C'est pas avec ma ceinture jaune de tai jitsu que j'allais faire quoi que ce soit de probant.

Et là, un mec du fond du bus, la trentaine, noir-dread locks-rasta (ceinture/bracelets/lacets vert-jaune-rouge) a commencé à intervenir, par un "Allez mec, calme-toi, fous pas la honte aux noirs! Tu vois bien qu'ils sont en pleine " Ah ouais, parce que c'est forcément le noir l'agresseur? La blanche colombe, gnagnagna. (Il a pas dit "gnagnagna", mais c'était aussi peu intéressant). Le mec du fond du bus est venu et a calmé le jeu. "Nan mais vas-y, man, laisse-là tranquille. C'est pas ta meuf, c'est pas ton ex, tu lâches l'affaire" Ouais mais elle a commencé à m'allumer. Moi: je l'ai pas allumé, je lisais. "Nan mais mec, si ça marche pas avec elle, ça marchera avec une autre, t'es beau gosse. Là, elle veut pas, tu lâches l'affaire. Tant pis pour elle." (technique de brossage du poil dans le bon sens, ça calme tous les pervers narcissiques. Ce mec devait être psy. En plus, il quittait pas le mec des yeux, l'autre était obligé de suivre ce qu'il disait. Chapeau!!).

Il a fallu quelques minutes de ce coup de force verbal et le taré s'est calmé. Il est resté à sa place - je sais pas exactement quand il s'est rassis, mais pour le coup, il était encore juste devant moi. Pendant tout leur dialogue, j'avais mon bouquin à la main et je suivais les lignes des yeux. Impossible de suivre ce qui était écrit, ni vraiment ce qui se disait. Son dernier truc a été de dire De toutes façons, je couche pas avec les filles. "Là mec, je peux pas t'aider, tu fais c'que tu veux, man." Là, mon sauveur est reparti au fond du bus et l'autre dégueu est resté à sa place. Je suis restée plongée dans mon bouquin. Oh mon dieu, faites qu'il descende avant moi. Un mec taré comme ça, avec des machins qui servent à étrangler à portée de main, j'imagine le pire. Et le mec continuait à parler tout seul sur son siège. Ne pas réagir, visage impassible, je ne suis pas là. Vive mes oreilles qui marchent mal. Et il est descendu.

Hallelujah!!! La lumière divine est descendue sur le bus, les oiseaux se sont remis à chanter, l'eau des rivières à couler...

(Non, je vous assure que je ne suis pas croyante)

J'ai relevé la tête quand j'étais sûre qu'il était bien descendu, j'ai croisé les regards des deux qui sont intervenus, je leur ai dit Merci, avec un sourire reconnaissant. J'ai cherché des yeux le sauveur de situation, mais il était déjà descendu.

Précisons que si j'ai précisé (j'assume la redondance) toutes les couleurs de peau des gens dans cet article, c'est parce que ce crétin de dégueu a fait appel à la victimisation sur sa couleur de peau à un moment donné, et qu'il n'a pu être calmé que par ce qu'il estimait être un "frère" - alors que je suis quasi certaine que mon sauveur doit pas traîner avec ce genre de malade, quelle que soit sa couleur de peau, sauf éventuellement pour les soigner.

Et encore une fois, si j'avais été un mec, ou si j'avais été accompagnée par un mec, ce taré ne m'aurait jamais adressé la parole.

Un très chouette projet à ce propos, qui dénonce le harcèlement de rue (et le sexisme ordinaire), mais donne aussi des trucs et astuces sur "Comment intervenir?": http://projetcrocodiles.tumblr.com/

+ un article intéressant à ce propos

+ un Top 10 des extraits du Projet Crocodiles, le tumblr qui met la misère aux misogynes

+ la BD, sur le site leslibraires.com

P-S: ça faisait des siècles que j'avais rien écrit sur mon blog, et entre-temps, tout a changé suite à une "mise à jour" d'over-blog, donc si vous lisez mes autres articles (après avoir lu celui-là, qui est franchement long et sans illustrations, bravo!!), soyez indulgent-e-s sur la mise en page.

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